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A quoi peuvent servir nos données personnelles ?

L’année débute par une affaire de vol de données en Allemagne dont la chancelière Angela Merkel figure parmi les victimes. Bien que les informations divulguées soient anodines, leur vol est pris très au sérieux par le gouvernement. Les données constituent une manne financière pour bon nombre d’entreprises et peuvent être détournées, voir utilisées contre nous. Va-t-on inévitablement vers une société orwellienne épiant nos moindre faits et gestes ?

Egaux face au vol de données

Si Angela Merkel fait partie des 1 000 personnalités touchées par le vol de données subi entre le 20 décembre et le 4 janvier dernier, le rapt d’informations via le numérique concerne tout internaute, qu’il soit ou non connu. Dans un précédent article, nous apprenions qu’en 2018 on dénombrait 3,66 milliards d’internautes et qu’on en attendait 4,13 milliards en 2021. D’ici 4 ans, plus de 53% de la population mondiale sera connectée, une aubaine pour la cybercriminalité. Ce marché en vogue a déjà coûté 11,7 milliards de dollars en 2017, selon le cabinet Accenture. S’en suit la réaction du gouvernement européen avec la publication du RGPD en mai 2018 afin d’amorcer un encadrement des données personnelles numériques. Chaque profil d’internaute est monnayable à hauteur de 1 euro par tête, attrayant lorsque l’on saisit une base de données aux millions de noms !
Si l’encadrement des données personnelles est lancé pour les entreprises, les particuliers restent des cibles faciles. La problématique ne réside pas dans le fait d’avoir des choses à cacher ou non. Tout citoyen, non criminel, choisit de diffuser ses données. Au-delà du devoir d’être averti et consulté avant la divulgation de données personnelles, l’internaute est en droit de savoir, donc de comprendre, pourquoi et comment vont être utilisées ses données. C’est ici que le bât blesse. Les réseaux sociaux et autres plateformes numériques contraignent leurs utilisateurs à accepter la vente de leurs données. Difficile d’échapper à cette captation.  Des applications mobiles partagent instantanément les informations de leurs utilisateurs avec Facebook, même si ces derniers ne sont pas inscrits sur le réseau social. L’ONG Privacy International a testé 34 applications mobiles et plus de la moitié transfère les informations à Facebook dès l’ouverture du compte, sans le consentement de leurs utilisateurs. Bien que les informations divulguées soient uniquement techniques (nom du programme, du téléphone et langue sélectionnée), elles permettent de déterminer l’identité et la situation de l’utilisateur, menant potentiellement à du profilage. Des pratiques ardues à comprendre et contrer dans la mesure où Facebook demeure opaque concernant la manière dont sont utilisées ces données.

Crédit photo : Blog sciences-po

La Chine, illustration d’une société sous surveillance

Pour mieux comprendre la tournure que pourrait prendre l’utilisation des données personnelles, l’exemple de la Chine est idéal. Le gouvernement prévoit le déploiement pour 2020 d’un système global de « crédit social » sous le nom de SCS qui collecte les données des internautes et entreprises chinois.e.s. Ils sont ensuite évalués sur des critères tels que leur capacité à tenir des engagements commerciaux, leur comportement sur les réseaux sociaux ou encore le respect du code de la route. L’évaluation couvre tous les aspects de la vie citoyenne : l’égalité, la moralité dans l’économie, la politique et la société. Chaque citoyen ou entreprise se verra attribuer un score de départ (1 000 points) qui variera selon les actions de l’individu. La perte ou le gain de points supprimera ou permettra à la personne d’accéder à certaines habitations, prêts bancaires, écoles, etc. Le projet est soutenu par les citoyens qui y voient une solution aux problématiques sociétales notamment concernant la confiance et la transparence des transactions commerciales. Le système qui pourrait être retenu est celui de Rongcheng, divisant les habitants en 6 catégories, allant de AAA à D, accompagné des 1000 points de base fluctuant selon un catalogue de comportements établis tels que rembourser une dette, planifier une naissance, ou planter un arbre. La ville de Suqian comptant 5 millions d’habitants fait partie des communes pilotes. L’exemple de Monsieur Jiang illustre la démarche. 24 heures après avoir traversé les passages piétons alors que le signal était rouge, sa photo a été affichée sur les écrans géants de la ville. Une exposition visant à rendre les citoyens responsables et les pousser à se comporter en « honnêtes gens ». Ce manquement à la loi s’est soldé par le retrait de 20 points sur le compte de Monsieur Jiang, qui devra faire preuve de civisme pour remonter son score à travers des actions telles que le don du sang.
Outre l’outil développé par le gouvernement, les entreprises nationales sont également poussées à mettre en place leur propre système de notation de leurs utilisateurs. Ainsi est né « Sésame » crée par le géant de la vente en ligne Alibaba. Basé sur l’Intelligence Artificielle (IA) et le machine learning, il a déjà permis de garder captifs les internautes, de faciliter les paiements et d’évaluer la solvabilité des clients.
Si dans le pays le projet ne soulève pas l’indignation, les biais restent nombreux. Les personnes en charge de la remontée des méfaits reportent plus les actes des personnes qu’elles n’apprécient pas, les crimes peuvent toujours être commis hors ligne et les citoyens ruraux n’ayant pas accès à internet sont marginalisés.

Crédit photo : reinformation

Un numérique libre reste possible

L’exemple de la Chine peut effrayer de nombreux occidentaux, pourtant les scandales de vol de données par Facebook, Twitter ou autres réseaux sociaux étatsuniens engendreraient des désagréments similaires. Si votre assurance accède à toutes vos données de santé sans votre consentement et sans vous en informer, cela pourrait augmenter à vos dépends le prix des prestations.
Mais des acteurs agissent, notamment en Allemagne où se tient le Chaos Communication Congress à chaque fin d’année. Du 27 au 30 décembre 2018, plusieurs centaines de hackeurs se sont réunis afin de promouvoir une vision d’un numérique transparent et responsable. Les problématiques sociétales, politiques et économiques y sont abordées en tentant de leur donner des solutions.
Concernant la manipulation d’élections, rendre les publicités politiques publiques est la meilleure option. Ceci permettrait de connaitre l’identité de l’émetteur d’une publicité, donc de contrer les plateformes situées dans les pays de l’Est. Pour ce faire, la pression sur Facebook est nécessaire afin que ce dernier accepte de vérifier l’identité des publicitaires. Des alternatives aux plateformes classiques telles que Facebook, Twitter, Instagram, sont essentielles si l’on veut décentraliser l’information et contrer l’hégémonie de la donnée dont jouissent ces géants.
Enfin, pour protéger ses données, il est nécessaire de comprendre le système numérique, les algorithmes et accéder au savoir numérique afin de reprendre le contrôle.

La donnée reste un sujet essentiel du secteur numérique, convoité par les gouvernements et les entreprises. Les internautes ont peu conscience de l’importance de la protection de leurs informations personnelles. Vous n’avez peut-être rien à cacher, mais que direz-vous le jour où votre portrait sera affiché sur un écran géant parce que vous avez traversé au rouge ?

Juliette Bernier

Crédit photo de couverture : Amagno