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Comment l’Intelligence Artificielle (IA) impacte notre psychologie ?

L’intelligence artificielle évolue vers l’intelligence émotionnelle afin de mieux nous comprendre et servir. Ce rapprochement vers le fonctionnement humain soulève des questions éthiques. La relation que développera l’humain avec la machine, en tous points son semblable, modifiera notre rapport à l’objet et influera sur nos relations sociales.

Les robots modifieront notre psychologie

Le postulat est posé par le psychiatre Serge Tisseron, co-fondateur de l’Institut pour l’étude des relations hommes/robots (IERHR). Les 13 et 14 juillet, ce dernier a animé deux conférences ayant les problématiques suivantes : « Peut-on tout faire avec un sexbot ? » et « Fausses émotions, vrais sentiments ». Selon le docteur, les progrès technologiques des machines et de leur algorithme auront un impact significatif dans plusieurs domaines :
– la patience quant à nos désirs sera réduite. Le robot sera toujours aimable, au contraire de la société humaine. Le contact avec les humains apparaitra comme source de frustrations et de conflits, cela pourrait pousser à se couper des interactions avec ceux-ci.
– le rapport à la solitude tendra à disparaître. Les chatbots (ou agents conversationnels) nous pousseront à nous raconter en rebondissant sur nos phrases afin de collecter le plus données possibles. L’introspection ne serait alors plus nécessaire puisque des « échanges » avec les machines seraient toujours possible.
– la mémoire sera assurée par la collecte et le classement des informations nous concernant et constituera une biographie de notre vie. Notre passé sera stocké dans un serveur, au même titre que Dumbledore déchargeait sa mémoire en envoyant ses souvenirs dans une « pensine » dans la série Harry Potter. Le problème de la sécurité des données personnelles se pose quant à l’accès à cette biographie.
– l’évolution de la géolocalisation engendrera une perte de compréhension de l’espace et de notion d’intermédiaires entre le point de départ et celui d’arrivée. Le chemin perdra de son importance et la relation à l’espace sera toute autre.
– le rapport à la culpabilité évoluera, avec un robot au rôle culpabilisateur dans certaines situations, comme la tentative de conduire sa voiture en état d’ébriété où le robot pointera le manque de responsabilité du conducteur. Cependant, l’humain pourra se déresponsabiliser en utilisant l’IA pour la guerre se coupant ainsi des dommages humains engendrés.
Des changements profonds où le risque de glissement de bonheur anthropomorphique (projeter des émotions sur un objet tout en ayant conscience que ce ne sont que des projections) vers l’animisme (prêter à l’objet des capacités cognitives et émotionnelles identiques aux humains) sera exacerbé par l’illusion que les machines ressentent des émotions. Ces dernières ne seront plus seulement au service des humains mais elles les interrogeront, les interpelleront et seront force de propositions.

Crédit photo : tuxboard

Une ressemblance pas anodine

Bien que conscient d’avoir affaire à une machine, l’humain ne pourrait s’empêcher de développer une relation similaire à celle entretenue avec ses pairs. Cette dissonance cognitive est le fruit d’un travail de longue haleine de la part des constructeurs. L’illusion de la familiarité et la ressemblance avec l’humain peut créer de l’angoisse. Selon Masahiro Mori et sa théorie de « La vallée de l’étrange » (« Uncanny valley ») établie en 1964, plus les robots nous ressemblent, plus il est facile d’interagir avec eux, mais seulement jusqu’à un certain point. Pour ne pas être inquiétant, un robot doit être égal à l’humain en tous points ou ne pas lui ressembler du tout pour éviter d’être sa pâle copie. C’est un des principaux axes de recherche des roboticiens, faire du robot un confident.
La culture intègre plus ou moins facilement les machines. Au Japon la philosophie animiste s’applique à tout objet mouvant, les robots sont considérés comme facilitateurs de la croissance morale et de la maturation psychique des humains. Dès les années 1950, « Astro, le petit robot » fut adopté et représente aujourd’hui un symbole national pour l’archipel. Bien que l’IA ne soit pas dotée d’intuition humaine, les développeurs s’attachent à la rendre plus autonome et unique. Google Duplex n’est pas un simple assistant vocal : il fait de l’humour, s’adapte à la culture du pays et ponctue ses phrases d’hésitations telles que « hmmm » pour paraître plus humain. Informaticiens, linguistes, scénaristes ont collaboré pour parvenir à cette imitation et faciliter les échanges entre humain et machine. Mais où est la limite pour ne pas tomber dans la confusion ?

Un encadrement nécessaire pour des interactions saines

L’application Replika apprend à connaitre son interlocuteur, s’adapte à sa personnalité et prend de ses nouvelles. En 2017, ce fut l’application la plus téléchargée, preuve que le succès de l’IA réside dans son aptitude à comprendre les émotions humaines. Pour éviter de verser dans les peurs et les scénarios catastrophes, une régulation est nécessaire. Elle se dessine autour des 23 principes d’Assilomar. Ces derniers posent les bases des devoirs de l’IA et les buts qu’elle doit servir. Rappelons que le robot s’adapte à son interlocuteur, il apprend et se développe selon lui.
Bien que dangereuse si utilisée à de mauvaises fins, l’IA et les robots humanoïdes sont des alliés de taille en médecine : servir les personnes âgées, assister les chirurgiens, accompagner les personnes atteintes de Trouble du Spectre Autistique (TSA) en les aidant à sortir de leur isolement et à exprimer leurs émotions, non seulement avec les machines, mais aussi avec leur entourage humain. Kaspar, Nao et Leka apparaissent moins étranges que les humains auprès de ces personnes. Ils ne s’énervent jamais, leurs interactions sont prévisibles, leur voix métallique et monotone rassure et leurs expressions sont restreintes et stéréotypées. L’imperfection de la ressemblance ou l’illusion d’un humain simplifié est positive dans ce cas de figure. L’IA répond au devoir de servir l’humain et de l’aider comme le préconise la culture nippone précédemment évoquée.
L’encadrement devrait-il s’appliquer également à l’homme ? La question est soulevée à travers la série Westworld dans laquelle des humains sont invités dans un parc d’attraction rempli de robots humanoïdes et ont tous les droits sur eux. Les machines servent de défouloir et les actes, répréhensibles dans la société réelle, sont acceptés sous prétexte d’avoir affaire à des machines. Si l’on ne respecte pas un humanoïde ressemblant en tous points à un humain, le glissement vers l’irrespect global se pose.

crédit photo : Paris Match

 

L’évolution de l’intelligence émotionnelle des machines et les rapports qui se dessinent avec les humains soulèvent de nombreuses problématiques. Etant capable du meilleur comme du pire, ces robots joueront un rôle déterminant dans nos sociétés et auront un impact sur nos relations et interactions avec eux. Un futur nébuleux prêtant à confusion, plus proche qu’on ne le pense. A voir si les gouvernements réagiront aussi rapidement que le développement de la technologie pour assurer la sécurité de tous : humains, animaux et robots.

Juliette Bernier