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Commown, la SCIC pour une électronique responsable

Parallèlement à la prise de conscience des impacts environnementaux et sociaux du numérique, les acteurs engagés dans des démarches de numérique responsable fleurissent. La France en héberge un vivier important, dont Commown. L’équipe EcoGuide IT a eu l’opportunité de s’entretenir avec l’un de ses cofondateurs, Adrien Montagut. Docteur en chimie organique, il a travaillé dans la recherche en cosmétique avant de se diriger vers l’entrepreneuriat et l’électronique. Avec trois autres co-fondateurs, il a créé la coopérative d’intérêt collectif Commown. Quel numérique responsable défend-elle ?

Adrien Montagut
  • Qu’est-ce que Commown et qui sont les Commowners ?

Commown est une coopérative de l’électronique responsable proposant des objets les plus réparables et éthiques possibles en location longue durée, sans option d’achat. Nous considérons le modèle de vente classique responsable des mécanismes d’obsolescence, car les industriels poussent au renouvellement des flottes d’équipements pour générer plus de revenus. Pour des produits  durables, il faut nécessairement changer de modèle économique. C’est pour ça que notre stratégie repose sur l’économie de la fonctionnalité. Commown est une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC)  ce qui protège l’esprit du projet sur le long terme et garantit la réinjection d’un minimum de 57% de nos excédents dans les réserves impartageables de la coopérative. La transparence entre dans l’ADN de notre structure, notamment lors des assemblées générales où les parties prenantes votent la gestion et la stratégie de l’entreprise. Notre offre propose un objet avec une couche de services améliorant l’expérience utilisateur incluant la prise en charge des casses, des vols, etc. Le but est de rallonger la durée d’usage de chacun des composants. Lors de la fin d’un contrat, le matériel est récupéré et loué à un autre ou les composants en bon état sont réutilisés. Une part importante  de nos ordinateurs en location est directement sous logiciel libre Linux.

Un volet communication se couple à l’offre de solutions. Nous sommes très présents dans des salons, des événements associatifs, etc. pour montrer tout ce qui ne va pas, de l’usage aux conditions de production et de fin de vie. L’idée est de démocratiser ces questions. D’un autre côté, nous ouvrons des pistes de réflexions sur des solutions imparfaites les plus acceptables avec la technologie actuelle. Si notre propos était seulement culpabilisateur ça ne marcherait pas, notre voie est celle de la consom’action.

Commowner, un nom neutre transgenre, rassemble l’ensemble des parties prenantes de l’électronique responsable. Cela va des producteurs, aux partenaires en passant par nos clients, nos salariés, etc. Avec le statut de SCIC quiconque peut devenir sociétaire de la coopérative, même un bénévole. La notion de commowners s’associe à notre statut et notre vision de gestion d’un bien commun. Commown peut s’entendre comme « posséder en commun ». Le nom et le logo de Commown ont été conçu par Chloé Lequette, une des premières porteuses du projet experte en biomimétisme, qui travaille actuellement au Ceebios. Le logo présente des moineaux communs qui véhiculent l’idée de coopération et des externalités négatives que l’on occulte puisque c’est une des premières espèces à s’être effondrée sous nos yeux.

La SCIC accueille des bénévoles en plus des salariés, c’est une aide ponctuelle qui ne vise pas à remplacer le travail d’un salarié. Par exemple notre tikiwiki permet de faire un retour d’expérience d’usager sur un sujet de son choix du style : une nouvelle application mobile. Pour l’instant c’est une plateforme embryonnaire, mais ayant vocation de s’améliorer d’années en années avec l’expérience coconstruite. Enfin, les commowners sont des ambassadeurs de notre message. Nous voyons nos clients comme des représentants de l’économie de la fonctionnalité et de l’électronique responsable. Quelqu’un qui a un smartphone chez nous peut communiquer sur le fait qu’il n’est pas propriétaire du téléphone, et que c’est de l’électronique qui essaie d’aller vers du mieux.

  • Comment l’idée de créer une telle structure vous est venue ?

L’idée est venue d’Elie, notre président, docteur en physique quantique. Juste avant Commown, sa recherche portait sur les ordinateurs quantiques. Il s’est retrouvé dans des dissonances cognitives assez fortes lorsqu’il a conscientisé ce à quoi sont destinées ces machines. En effet, son travail était financé par les agences de renseignement de l’armée américaine et des grands groupes comme Google et IBM. Ce n’était donc pas pour l’amélioration du quotidien du quidam, mais pour optimiser le trading haute fréquence, ou les systèmes de surveillance, etc. En parallèle, il a une conscience écologique forte. Il est bouddhiste et végétarien depuis plus de 15 ans. Il était fervent supporter du projet Fairphone depuis le Fairphone 1, mais n’avait pas réussi l’avoir à l’époque il était dans les premiers à soutenir le Fairphone 2 en 2015. Il s’est aperçu que Fairphone allait, selon lui, être confronté à des problèmes de modèle économique puisqu’il se positionnait sur un marché ultra concurrentiel basé sur le renouvellement des appareils non éco-conçus, voir obsolescents. D’autant plus que leur marge au moment de la sortie du produit était ridicule (9 euros). En comparaison, un cabinet d’experts a évalué le coût de production de l’iPhone X à 330€, le même que le Fairphone, mais vendu deux fois plus cher. Partant de ce constat, Elie a pensé au modèle locatif longue durée sans option d’achat. Il a contacté Fairphone pour collaborer avec eux et a monté le projet. J’ai rapidement rejoint l’équipe avec d’autres bénévoles. Ensemble nous avons lancé les précommandes en tant qu’association en avril/mai 2017. L’équipe s’est consolidée avec Florent et Fred, puis nous avons déposé les statuts de la SCIC en janvier 2018. Nous avons levé 150 000€ pour le lancement fin 2017 et 400 000€ durant l’été pour conforter le modèle.

  • Pouvez-vous m’en dire davantage quant à l’électronique responsable défendue par Commown ?

L’électronique responsable cherche à minimiser  les externalités négatives sur toute la chaîne de valeurs. Cela va des conditions de travail dans les mines et les unités de production, à la conception du produit pour limiter son obsolescence et optimiser sa réparabilité.

Au-delà des équipements, il faut sensibiliser aux usages. Commown propose deux systèmes d’exploitation, un classique avec la suite de Google sur Android et le système Fairphone Open OS, un système d’exploitation soutenu par Fairphone sur une base Android, dans lequel il n’y a plus les applications Google. Les clients peuvent choisir la couleur et le système d’exploitation tout en étant informés  des  efforts qu’ils vont devoir faire à l’utilisation s’ils choisissent de se passer des services Google. Il est difficile de retrouver l’ergonomie et l’impression de cocooning offertes par Google. Une fois que le client a intégré les enjeux, s’il choisit le système d’exploitation alternatif, nous lui préinstallons avec toute une suite d’applications pour pallier le manque de celles qu’il a l’habitude de retrouver sur Google. Le téléphone envoyé est « dégafamisé ». Nous pensons que ces alternatives sont primordiales car la résilience offerte par le Web est menacée par le monopole des GAFAM imposant des dictatures intellectuelles et cherchant à amener l’internaute vers l’achat. C’est un modèle ultra-croissanciste et capitaliste qui n’est pas compatible avec une vision de soutenabilité.

Crédit photo : Economiecirculaire
  • A qui s’adressent vos services et solutions ? Pouvez-vous illustrer avec l’exemple d’un client ?

Nous nous sommes d’abord lancés sur le marché des particuliers, B2C, pour gagner en expertise sur les produits, les process, etc. Nous ne pouvions pas directement aborder le secteur professionnel, B2B. Pour le B2C, nous nous adressons à des personnes déjà engagées. Pour aller au-delà de cette sphère le B2B est très intéressant, et se tourne vers les entreprises ayant une volonté d’amélioration de leur bilan RSE ou encore les collectivités engagées dans des démarches de transition et nos partenaires de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS). Sachant que le modèle de la location est déjà très répandu en entreprise. La Fondation de France nous a contacté et nous avons débuté un projet pilote dans ce sens.

  • Quels sont les avantages pour une entreprise et ses collaborateurs à faire appels à vos services ?

Tout d’abord vis à vis de l’achat la location est plus avantageuse car elle inclut un grand nombre de services facilitant l’usage. De plus venir chez nous c’est savoir où va notre argent et être persuadé que par ce choix les acteurs de l’électronique responsable sont financés. Nos financeurs sont la Nef, le Crédit Coopératif, France active, nos outils opérationnels sont en open source et nous sommes une SCIC. Ainsi, une entreprise cliente aura la garantie d’améliorer son rapport RSE.

Les autres avantages sont notamment liés aux package de communication que nous proposons (ateliers et conférences de sensibilisation). Le but étant de fédérer des collaborateurs autour de la vision de Commown pour une électronique responsable. Cela permet que l’arrivée de notre solution ne soit pas perçue comme un choix imposé sans raison. Avec notre déplacement dans les locaux et une présentation des enjeux de l’électronique et de notre offre, nous fédérons des volontaires dans l’entreprise. Ces derniers deviendront ambassadeurs internes et la solution pourra prendre. Choisir Fairphone comme smartphone est une aventure, c’est en effet le seul smartphone modulaire sur le marché. Nous sommes là pour apporter la meilleure expérience utilisateur possible pour le professionnel avec de l’électronique responsable.

Nous prônons également une démarche de l’usage responsable du numérique en fournissant le Fairphone. Regarder des vidéos en streaming n’est pas nécessaire au collaborateur, mais il faut le former et sensibiliser afin qu’il s’inscrive dans cette démarche durable. Le Fairphone a le processeur équivalent d’un Galaxy S5, suffisant à de nombreuses applications. Au travers de notre sensibilisation sur les enjeux de l’électronique, les entreprises peuvent extrapoler notre expertise à leur propre secteur pour essayer d’adapter leur modèle et améliorer leur résilience.

  • A moyen termes, quels sont vos projets et axes de développement ?

A moyen terme, nous allons ouvrir notre service à l’international en commençant par la francophonie européenne. Nous visons une flotte de quelques milliers d’appareils dans les prochaines années. Notre catalogue s’est déjà étoffé avec des ordinateurs assemblés en France ou en Suisse. A terme d’autres producteurs de l’électronique responsable pourront rejoindre la coopérative. Le troisième tour de financement aura lieu en 2019. Les prêts bancaires contractés dans ce cadre viendront bien-sûr de banques éthiques qui ne financent pas les énergies fossiles. Du fait de nos statuts de SCIC, les excédents générés sur le long terme seront réinvestis très majoritairement dans l’intérêt collectif.

Par ailleurs nous nous considérons comme des défricheurs et à terme nous espérons offrir des outils de résilience pour faire face aux enjeux auxquels la société va devoir répondre. Si l’on prend l’exemple de la forêt, sa résilience se base sur sa capacité de communication horizontale. Aujourd’hui, la résilience offerte par le Web est similaire, mais son infrastructure n’est absolument pas aussi durable, les serveurs et les fibres optiques ne sont pas aussi biodégradables que des champignons ! Le développement de ces outils passera forcément par une approche « lowtech » et des questionnements fondamentaux sur ce dont nous avons réellement besoin dans le numérique. Nous continuerons également notre travail de lobbying actif auprès des institutions pour développer le mouvement électronique responsable.

L’ensemble de ces démarches et perspectives s’inscrivent dans notre volonté de cocréer un récit collectif, et de fédérer autour de premières victoires tous les acteurs de l’électronique responsable. Cette approche fait écho au dernier livre de Cyril Dion affirmant que la collectivité a besoin de se raccrocher à des récits et des victoires fédérateurs et positifs. D’autres acteurs participent à la constitution de ce récit, des ONG comme Halte à l’Obsolescence Programmée ou les Amis de la Terre. En ce moment des influenceurs tels que Professeur Feuillage s’interrogent sur leur impact numérique et réalisent en parallèle de la campagne “on est prêt” une série de documentaires sur l’impact du web. Nous avons eu la chance d’y participer.

On peut faire changer les mentalités à grands coups de communication !

Crédit photo : Commown

Propos recueillis par Juliette Bernier

Crédit photo de couverture : Commown