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Elise Morin, poésie visuelle par les DEEE

Relier des univers a priori éloignés ou incompatibles est bien dans l’ADN de GreenFlex. Écologie et Économie ou encore Art et Développement Durable. Oui, Art et Développement Durable ! Voire même encore plus exotique, Art et DEEE ! L’équipe EcoGuide IT vous propose un nouveau retour d’expérience vous permettant de découvrir Elise Morin, une artiste de talent exposée dans la collection d’Art et Développement Durable de GreenFlex.

Qui est Elise Morin ?

Elise Morin est née en 1978 et vit actuellement à Paris. Elle développe des installations et des sculptures, des références au paysage et à l’industrie. Lieux et mode de production sont des composantes intrinsèques de son travail. Ils permettent d’engager une réflexion sur la relation qu’entretient la création au bien commun et sur le rôle de l’esthétique dans la compréhension et la valorisation des pratiques et des espaces. Ses expositions immergent le spectateur dans un monde ancré dans la matière, horizon hybride dont l’échelle oscillerait entre l’infiniment petit et le gigantisme assumé.

Son engagement dans la création a été récompensé par l’attribution du prix Solomon R. Guggenheim |USA| the Best of Lab art and sustainability 2012. Elise Morin a notamment exposé en France au Centquatre, au Jeu de Paume, au Grand Palais, mais aussi au Musée d’art contemporain de la ville de Bucarest, de Moscou et de la ville de Tokyo.

Elle est issue d’établissements de formation en art de renom, dont l’école Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, de la Central Saint Martins College de Londres et de la Tokyo National University of fine arts de Tokyo

Elise Morin avec son œuvre DATA FOSSIL de la collection GreenFlex. Crédit photo: GreenFlex

Quel est le message ou les réflexions que vous voudriez faire passer au travers de vos projets à l’égard de notre rapport avec les nouvelles technologies ?

Mon travail se formalise à partir de la confrontation d’un sujet et de la matérialité d’objets. Ils sont précisément choisis, sourcés et chargés d’une histoire singulière, et peuvent effectivement parfois provenir du vaste domaine des nouvelles technologies.

Déconstruits, broyés, triés, les Déchets d’Équipements Électriques et Électroniques (DEEE) peuvent recouvrir un aspect « premier », presque « naturel », une fragilité, une délicatesse, une préciosité que l’objet manufacturé avait brutalement avalée, effaçant par la même les fils des histoires, des sols, des paysages, de la variation des responsabilités entre les peuples et des matériaux le composant.

Ce qui me semble intéressant dans les équipements informatiques, si souverains et nécessaires dans nos vies, c’est qu’ils incarnent les tensions croissantes qui tiraillent deux mondes. Deux forces opposées -l’agir humain / le temps de la Terre-  Deux âges – technologique et naturel, Deux vitesses – instantané / géologique – la richesse / la pauvreté – la puissance et la fragilité.

Mes productions conçues à partir de DEEE, éphémères ou pérennes, proposent une rencontre sur cet arc tendu entre ces deux points extrêmes. Elles deviennent alors source de leurs propres récits. Lorsque je manipule les paillettes des métaux ferreux et non ferreux, les matières plastiques et les copeaux de cartes électroniques issus du recyclage des stations de trading (DATAFOSSIL), je balance entre deux hypothèses de récit : Sont-ils les miettes d’un paradis vécu comme un enfer ou d’un enfer vécu comme paradis ? La mise en forme de ces matières distinctes et réduites en fragments (exemple sous la forme d’un biface* lumineux pour DATA FOSSIL) est pour moi comme une ouverture vers d’autres récits possibles. Cette approche et cette pratique me réapprennent à observer avec mes sens, et toute l’inexactitude qu’ils mettent en jeu, ce conte de fées un peu cruel qui bégaie entre réalité et virtualité.

Je ne souhaite pas que mes projets fonctionnent comme des panneaux de signalisation. Leur interprétation n’est pas partagée par tous, elles n’avertissent pas. La morale n’y a pas sa place. DataFossil s’est élaborée avec l’intérêt d’utiliser des stations de trading dont le système peut accéder à des données ultras sensibles (“atteindre de l’alpha” selon le jargon financier) utilisées à la City, la place financière londonienne. Cela pose un cadre particulier qui va orienter la forme du projet et sa réception également, au-delà des matériaux qui composent cet objet iconique, concentré de tous les fantasmes progressistes et nourri des paradoxes contemporains. Travailler la matérialité même de ces ordinateurs réactive donc (à mon échelle) une réflexion pour proposer une esthétique de la régénération, de l’involution, du soin.

D’où vous est venue cette idée d’amener le public à la réflexion sur les impacts environnementaux et sociaux de notre façon de consommer ? A quel moment vos œuvres et votre travail sont-ils devenus plus engagés ?

J’ai vécu en Chine et au Japon quelques années. En 1998, je suis partie tourner ce que l’on appelle un documentaire « d’auteur » intitulé Made in/By Hong Kong. Il s’agissait de Shenzhen, le chantier pharaonique du moment, à l’heure de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. J’étais littéralement sidérée par l’expansion de l’urbanisme, les flux migratoires, le gigantisme et la rapidité de cette ville qui m’a semblé pousser en une nuit.  Nous étions à la veille de l’an 2000 et tous un peu bercés par la croyance ou l’espoir que cette date portait en elle un changement radical. La science-fiction et la réalité se rencontraient sous mes yeux : j’ai débarqué à Hong Kong sans images en tête, sans jamais avoir « googlisé » quoique ce soit (je n’avais ni ordinateur, ni les connaissances requises), n’ayant jamais entendu le mot « trader ». Le choc passé, je suis repartie avec une adresse email et mon film qui finalement interrogeait la question de la mémoire collective et de la culture empilée dans ces tours. En un an, j’étais devenue ultra connectée, mondialisée, globale, augmentée et redécouvrait Paris comme un petit village charmant, pittoresque et piéton. Je me souviens m’être sentie ultra privilégiée d’avoir 20 ans, d’être française, et aspirante artiste pour vivre l’émergence d’une seconde nature vaste, manifestant soudainement son omnipuissance et prenait le dessus : les carrières, les exploitations minières, les technostructures, les pipelines, les forages, les centrales électriques, les porte-containers, les places financières à perte de vue ! Et bien d’autres choses encore qui structurent les flux de matière et d’énergie à l’échelle du globe… Notre propre espèce, ou bien était-ce cette forme de capitalisme, était devenue si grande et si active qu’elle produisait de nouveaux paysages en quelques semaines ! La place de l’individu, du collectif, et du rôle de l’artiste dans ce nouvel horizon a pris le dessus sur les questions relatives aux avant-gardes ou au(x) marché(s) de l’art sous lesquelles les apprentis artistes étaient englouties dans les écoles d’arts à ce moment-là.  Plus largement, il y a eu le constat simple que les XIXe et XXe siècles s’étaient émerveillés de la fertilité technique, avaient intensément célébré le progrès avant même de l’apprivoiser, d’en réfléchir les limites et définir les responsabilités. Au XXIe siècle, il me semble donc qu’une pratique artistique patiente, à la fois modeste et ambitieuse d’involution et d’adaptation du social contribue à créer une esthétique renouvelée, certes plus fragile mais plus inspirante. Reste enfin à se demander comment on peut faire de cette fragilité un outil de la transformation contemporaine à la mesure du politique.

Quelle est l’implication sociale et environnementale de vos œuvres lors de leur processus de création et de mise en place ?

Les installations « Waste Landscape », « Glowing Memories », « Golden Age », « Ex Vivo », « Water Carrier » ou « Trame » sont conçues et réalisées selon des dispositifs et des modes de production inclusifs, à la fois artisanaux et technologiques. L’artisanat et l’échelle « paysagère » des projets permettent l’émergence des conditions d’expérimentation sensibles aux différentes personnes participant à la fabrication des installations. Cela a donné lieu à des collaborations enrichissantes avec des associations de quartier et de réinsertion formidables : l’Association du Site de la Défense (ASD), la Source, mais aussi des scolaires, des étudiants, des bénévoles du tissu associatif rural (chemin d’art en Armagnac) mais également parisien (régie de quartier du XIXe), ou encore les prisonniers de Košice (dans le cadre d’un programme de réhabilitation de la Šaca Prison).

Chaque installation tisse des liens dans le temps avec un public très large à chaque étape : conception, production, montage, exposition, démontage, fin de vie. Son temps de production et de montage est l’endroit le plus approprié pour vivre le bienfondé des dispositifs globaux. Ce sont des moments souvent laborieux, comme peut l’être le travail artisanal répétitif, mais également exaltant, didactique, riches d’échanges, de satisfaction et de poésie. L’expérience de la relation sociale prime pour concevoir les installations dites « monumentales » comme un ensemble de pratiques à penser au sein d’une société qui surenchérit sur le spectaculaire et croule sous ses déchets. Les industriels et l’ensemble des prestataires partenaires choisissent de s’impliquer avec force et curiosité dans cette vision commune : considérer chaque étape du cycle de vie du projet global comme un levier de création à la fois ambitieux et modeste. J’ai la chance de rencontrer des ingénieurs, des experts en tous genres qui sont, la plupart du temps, ouverts et ravis d’adapter leurs savoirs à des fins nouvelles. Le choix du lieu (public) est déterminant ainsi que la gratuité de l’accès.

Waste Landscape #1 au Cent Quatre par Elise Morin. http://elise-morin.com/Waste-Landscape-1

Par exemple “Waste Landscape” (collaboration avec l’architecte Clémence Éliard) est une déclinaison de « paysages artificiels » vallonnés revêtus d’une cuirasse de milliers de CD invendus, collectés, triés et cousus à la main. L’air de rien, le CD est bourré de qualités malgré « son obsolescence programmée ». Il est un support de mémoire précaire (l’exposition à la lumière effacent les données… entre autres) étroitement liée à ma génération. Ados, nos parents ne l’ont pas connu, et nos enfants ne le connaîtront pas. Plus de 60 000 disques destinés à être incinérés ont été récupérés pour créer Waste Landscape. Enlever la cellophane et le boitier, trouer le CD, tisser les disques les uns aux autres. L’atelier prêté par le CentQuatre est vite devenu une usine. La régie de quartier du XIXe arrondissement de Paris, des ados privés de vacances, des personnes en insertion, des estivants désœuvrés, ont participé au montage titanesque, mais aussi des bénévoles spontanés et des étudiants. Un vrai bouillon de culture durant plusieurs semaines. À la fin de ce folklorique atelier de tissage, près de cinq cents mètres carrés de plaques de CD sont posés sur des bâches, sous lesquelles sont actionnés des systèmes de gonflage. Du point de vue matériel, l’installation est très légère. L’expérience humaine bien plus dense : nous étions joliment fiers de ce que nous avons construit avec quelques bouts de fil de fer et une patience infinie.

Vous arrivez à créer une esthétique particulière avec des matériaux qui représentent quelque part le côté insouciant et destructeur de notre société.  Le public arrive-t-il à comprendre son origine ? Croyez-vous qu’ils soient sensibles à des sujets comme le réchauffement de la planète, les minerais de sang ou l’obsolescence programmée ?

L’adage selon lequel « on n’arrête pas le progrès » semble aujourd’hui plus que jamais questionné par un public de plus en plus large. En fait il l’a toujours été : la révolution industrielle n’a pas suscité l’unanimité lors de son essor, la crainte du nucléaire et ses déchets éternels ont toujours fait débat, les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) et la qualité des produits que nous ingérons également… On pourrait faire une histoire des mises en garde, des contestations, des protestations sur les grandes questions écologiques, sociétales, environnementales qui n’ont pas été portées haut et fort depuis des décennies. Il me semble que l’idée d’une séparation entre nature et culture ne perdure plus dans les imaginaires et que nous soyons tous désormais sensibilisés à ces enjeux. Sensibles, je ne sais pas 🙂 et c’est parfois assez déconcertant. Il est plutôt urgent de se demander comment chacun peut créer des rituels et des actions enthousiasmantes dans un monde annoncé sans futurs radieux. Chacun peut apporter sa réponse, aussi modeste soit elle, en se reconnectant au local par exemple plutôt que d’attendre des solutions. Se situer du côté de la légende amérindienne du Colibris plutôt que des grands récits paralysants.

Vos œuvres les plus représentatives ?

Data Fossil

Waste Landscape 4

Data Mining Panorama

Water Carrier

Walden Raft 1

Golden Age

Leticia Iribarren