• #framasoft
  • #logiciellibre
  • #protectiondesdonnees
  • #rex

Logiciel libre : notre entretien avec Framasoft

Framasoft, un nom et un logo qui éveillent la curiosité, une association française qui s’attache à promouvoir le logiciel libre dans l’Hexagone, et au-delà. Mais qu’est-ce que le logiciel libre ? Quelles sont les personnes qui œuvrent dans l’ombre et quels idéaux défendent-elles ? L’équipe EcoGuide IT a eu l’opportunité de s’entretenir avec un de ces membres bénévoles, Frédéric Urbain, afin d’en apprendre davantage sur l’univers du logiciel libre et connaître l’opinion de Framasoft quant aux enjeux d’éthique du secteur numérique.

 Qu’est-ce que c’est Framasoft ? D’où vient ce nom ?

«Framasoft est une contraction des mots « français » et « mathématiques » car il a été créé par des professeurs de français et de mathématiques à la recherche de logiciels pour introduire l’informatique dans les classes. Ils n’avaient pas de budget alloué à ces outils, ils se sont donc tournés vers les logiciels gratuits. Ils ont découvert le logiciel libre et ont créé un annuaire assez révolutionnaire il y a une quinzaine d’années, aux débuts du Web. Cet annuaire a grossi et a intéressé des gens cherchant des logiciels libres à installer sur leur PC. Il fallait expliquer pourquoi le libre, donc Framasoft, a commencé à sensibiliser et montrer l’importance d’avoir de tels logiciels. La philosophie du libre s’est imposée et a permis à Framasoft de devenir une association d’éducation populaire reconnue qui explique cette pratique, son fonctionnement, ses tenants et ses aboutissants. Le but du jeu n’est pas d’avoir des millions de visiteurs sur notre site, mais de promouvoir le libre.

Notre logo, le Pinchot, un mot inventé en réponse à la confusion entre manchot et pingouin, vient d’un dessin de L.L. de Mars qui était sous licence libre. Récemment, nous avons donné un air plus svelte au Pinchot en basant ce nouveau modèle sur la clef de fa.
Framasoft met en avant des logiciels qui existent, parfois aide à les améliorer, les traduire, voire même les fait développer à partir de zéro, comme Framapic issu du logiciel d’un membre de Framasoft, à la base appelé Lutim, servant à partager des images. Nous développons également des briques dans les systèmes déjà existants, comme Framagenda ajouté à NextCloud, une application qui fait du partage de fichiers et à laquelle manquait l’agenda. »

Quels services et garanties propose Framasoft à ses utilisateurs ?

« Le logiciel libre garantit la liberté d’utilisation et la disponibilité dans le temps. Les données seront toujours transposables dans un autre logiciel libre. L’utilisateur peut bénéficier des mêmes services quel que soit le fournisseur. A contrario, Google Maps gratuit jusqu’à maintenant, est désormais payant au-delà d’une certaine volumétrie d’utilisation. Des organismes qui utilisent Google Maps ne peuvent plus y accéder car le service est trop cher. La préfecture de Savoie, qui fournissait des cartes sur l’enneigement via Google Maps, en a fait les frais. Leurs cartes se sont retrouvées hors ligne à la suite de nombreuses connexions lors d’une période d’enneigement bloquant des routes. Le département ne pouvait pas fournir l’information aux utilisateurs, simplement parce que Google avait coupé les vivres à la Savoie qui ne payait pas le service Maps.
Les particuliers qui utilisent Gmail sont également concernés. Rien ne garantit que ce service reste gratuit. Du jour au lendemain, l’utilisateur peut se voir dire que ses 7Go de mails accumulés depuis 15 ans ne sont plus accessibles. »

« Le logiciel libre est une opportunité pour l’utilisateur de participer à la construction des logiciels du quotidien. »

« Pour autant, le logiciel libre n’est pas gratuit, simplement on ne paye pas de la même façon. Mais l’intérêt du libre reste que le logiciel est auditable, on peut vérifier son fonctionnement, demander à un développeur de regarder le code source qui est public, et si jamais un fournisseur ferme on peut récupérer ses données et les mettre ailleurs, le logiciel fonctionnant de la même façon partout, il n’est pas dépendant d’une licence. Les menottes numériques contraignant l’utilisateur avec un fournisseur sont inexistantes. De plus, n’importe quel programmeur peut apporter sa pierre à l’édifice. À l’inverse, si un logiciel Microsoft a un beug, vous êtes obligé d’attendre que l’entreprise le corrige puisqu’ils ont l’exclusivité d’accès au code.
Par définition, l’utilisateur ne peut pas faire avancer les choses, c’est frustrant. Typiquement, sur mon téléphone je joue à un petit jeu dans le métro, il me plaît bien, mais il comportait des fautes d’orthographe qui m’agaçaient. J’ai écrit au développeur du jeu en lui disant de m’envoyer ses fichiers de textes pour que je les corrige. Ainsi, le petit jeu s’est amélioré et moi je suis content car je n’ai plus de fautes sous mes yeux. Si vous utilisez un logiciel avec un bouton n’étant pas à sa place et que cela vous agace, vous pouvez ouvrir une anomalie suggérant de changer le bouton de place. Si un des développeurs estime que c’est une bonne idée, il déplacera le bouton et votre utilisation en sera facilitée.
Les bogues reportés sont pris en compte rapidement, contrairement aux grosses entreprises de logiciels propriétaires dans lesquelles les choses vont lentement du fait de leur taille conséquente. »

Comment l’association assure-t-elle sa survie ?

« Le modèle économique de Framasoft est assuré à 95% par le don, les 5% restants consistent en vente de t-shirts, de livres et un peu de prestation. Un organisme peut nous demander d’installer un logiciel sur ses serveurs. Ce n’est pas quelque chose que nous mettons en avant car ce n’est pas notre but, mais un de nos salariés peut expliquer comment faire. Cela reste à la marge par rapport au reste du financement de Framasoft, tout comme les revenus retirés de la vente de tee-shirt et livres signés Framasoft.
Nous bénéficions également de mécénat, par des organismes comme la Fondation pour le progrès de l’Homme. Cela reste une forme de don, mais il faut rendre des comptes, expliquer ce qu’on a fait de l’argent, même si ça vient d’un organisme philanthropique.
En revanche, nous ne touchons pas de subventions, nous sommes libres d’expression.

« Quand le Ministère de l’Éducation Nationale a signé un accord avec Microsoft nous avons pu librement exprimer notre opinion négative à ce sujet.»

Si l’on touchait des subventions de l’Éducation Nationale cela serait impensable car nous serions coincés par la subvention de l’année suivante. »

Crédit photo : Framasoft

Depuis votre création en 2001, sentez-vous une prise de conscience et une envie de changement de la part des consommateurs IT en réaction à la prépondérance des GAFAM ?

« De la part du grand public c’est certain et j’espère qu’après 15 ans d’éducation populaire sur ces sujets nous y sommes un peu pour quelque chose. Clairement, il y a une prise de conscience, les utilisateurs font plus attention à leurs données privées. Évidemment, certains publient tout et n’importe quoi sur Facebook, ça ne changera pas tout de suite. Ce qui me rassure et que je constate à travers mes interventions dans les collèges et lycées, est que les jeunes ont conscience de tout ce que ça implique. J’ai le sentiment que la nouvelle génération, celle des jeunes nés avec un portable dans les mains, est vigilante et ne fait pas n’importe quoi. Par rapport à leur image, aux données que ces jeunes laissent fuiter, ils ne sont pas si naïfs ou perdus qu’on ne le pense. Leur avenir est loin d’être compromis. Des parents regardent ce qui se passe et des alertes sont là.
Nous avons calculé qu’un compte Facebook coûte 5$ par an par utilisateur, est-ce que ces utilisateurs-là ne préféreraient pas payer ces 5$ par an pour bénéficier d’un système garanti sans pub et sans collecte de données privées ? Les solutions libres, comme Mastodon qui compte déjà 1 million d’utilisateurs, ou Diaspora, sont des alternatives à Facebook et Twitter en ce sens. »

Comment Framasoft perçoit-il la mise en place du RGPD ?

« Cela va dans le bon sens. En France, nous avons une chance extraordinaire d’avoir la CNIL, qui a œuvré pour la mise en place d’un règlement européen tel que le RGPD, notamment avec la Loi Informatique et Liberté, sur le traitement des données. Depuis quelques temps vous recevez beaucoup d’informations de vos diverses applications vous disant « nous mettons les conditions générales à jour etc. » parce que les GAFAM ont peur. Le RGPD est vraiment une avancée intéressante. Rien que le fait d’en parler, pousse à s’interroger quant aux données privées. Avec le consentement éclairé, les utilisateurs se posent plus de questions car cela est plus explicite. Avant, les conditions générales d’utilisation étaient des pavés gigantesques écrits en lettres minuscules, personne ne les lisait. Désormais, avant d’accorder à un logiciel le fait de pouvoir fouiller dans votre vie, il faut cliquer sur un bouton où l’on confirme explicitement l’exploitation de nos données. Facebook a réagi en annonçant que tous les européens seraient soumis au RGPD, mais que tous les autres utilisateurs seraient soumis à la loi américaine, qui est beaucoup plus laxiste en termes de protection des données personnelles. »

Est-ce que Framasoft peut être proposé comme alternative aux logiciels propriétaires des entreprises ?

« Framasoft propose des services internet. Bien que les utilisateurs adhèrent à ces services plutôt qu’à des logiciels sur leur ordinateur, un PC doit comporter des logiciels et nous ne le proposons pas. Évidemment, les utilisateurs peuvent installer des logiciels libres sur leur PC, Framasoft leur fournit l’annuaire, en revanche s’ils souhaitent utiliser un système libre, on ne peut pas leur répondre, mais d’autres organismes libres le peuvent, tels qu’Ubuntu.
Ma conviction est qu’on ne fera pas passer les entreprises au libre tant que l’on n’arrivera pas à égaler Excel. Word et PowerPoint ne sont pas très compliqués, les navigateurs non plus, les mails sont notre essence et ils fonctionnent mieux avec le libre qu’avec le propriétaire. En revanche, Excel est un produit colossal dont seul 10% de la capacité est utilisée, il bénéficie de plusieurs années de développement et accomplit de multiples tâches. Certains font des micros applications avec Excel, grâce à des macros, des boutons, etc. On saurait faire les mêmes applications dans le libre, mais les directions informatiques des entreprises ne sont pas prêtes à investir. Du coup, chacun se débrouille dans son coin, bidouille sur Excel, car ils n’ont pas les logiciels libres pour faire le même travail.
Le second frein est celui de la résistance au changement. Les entreprises de logiciels propriétaires ont dépensé des milliards de dollars en lobbying pour entrer dans les entreprises, il va falloir du temps pour inverser la tendance. Dans une agence de presse ou de communication, les collaborateurs n’imagineraient pas se passer d’un Mac. Alors que la plupart du temps ils tapent des articles et pourraient travailler sur Libre Office. Installer un système libre sur son PC est bien plus facile qu’avant, plus besoin d’être geek. Si on utilise Wikipedia, Firefox ou VLC, on fait appel au libre quotidiennement.
Le logiciel libre est désormais efficace, fonctionnel et beau. Il faut vaincre une petite résistance, c’est pour cela que chez Framasoft nous avons choisi d’être pédagogues, de ne pas brusquer les gens et de ne pas fustiger ceux qui n’utilisent pas le libre. La pédagogie est primordiale pour une bonne conduite du changement.»

«La gendarmerie nationale a sauté le pas. 70 000 postes de gendarmes ont migré sur Ubuntu, grâce à un directeur informatique impliqué, motivé, ayant fourni beaucoup d’explications à ses équipes.»

« Si une personne préférait rester sous Windows, elle le pouvait. En revanche, la ville de Munich a tenté le passage au libre, mais le manque de formations des collaborateurs les a obligés à faire machine arrière parce que les salariés ne s’y habituaient pas.
Le problème vient aussi des écoles. Les élèves en graphisme apprennent sur des logiciels propriétaires piratés tels que Photoshop, bizarrement très faciles à obtenir de façon illégale. En école de commerce, les cours d’informatique sont entièrement sur Excel et PowerPoint. Si l’on ne sait pas se servir d’Excel, on ne trouvera pas de travail, nous dit-on. Aujourd’hui un jeune diplômé qui arrive dans une entreprise est considéré par celle-ci comme ayant le prérequis d’utilisation Excel. Dans les offres d’emplois, les entreprises demandent souvent la maîtrise du pack office dans les compétences attendues.. Preuve de la force du lobbying opéré par les GAFAM.
Malgré tout, nous pouvons avancer des arguments aux entreprises pour les faire migrer vers le libre : l’argent, avec les économies de licences, les fonctionnalités, le fait que le logiciel rend un vrai service, la mise à disposition des collaborateurs d’un annuaire de logiciels qu’ils peuvent installer eux-mêmes sur leur PC professionnel en toute sécurité. Le collaborateur découvre et utilise des logiciels qui lui permettront d’effectuer des tâches ponctuelles qui ne sont pas dans sa fiche de poste. Par exemple, pour un comptable qui va faire une présentation et veut retoucher une photo, installer Photoshop serait trop onéreux. Avec Gimp, le comptable pourra retoucher sa photo et cela ne coûtera rien à l’entreprise.
Utiliser la peur du Grand méchant loup fonctionne également. Une entreprise qui déclare « on utilise le cloud de Microsoft » peut être alertée quant à la protection de ses données. Agiter le drapeau rouge en disant « attention une société française qui exporte ses données vers des serveurs aux États-Unis, c’est risqué », avec le spectre de l’espionnage industriel. Les données clients sont exposées même s’il y a des contrats de confidentialité. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, lorsqu’une entreprise américaine possède des données françaises, elles peuvent être lues par la NSA à tout instant. C’est même de pire en pire. Or, pour une entreprise, les données de ses clients restent un trésor, et si jamais elles fuitent à cause d’appels à des services informatiques qui ne sont pas sous sa pleine maîtrise, cela met en danger l’entreprise. À ce propos, l’armée française, elle aussi, a signé un accord avec Microsoft. Est-il logique qu’elle dépende d’une société américaine ? »

Juliette Bernier