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Le GIEC de l’intelligence artificielle

Le monde digital et ses évolutions sont pilotés majoritairement par des entreprises chinoises et américaines leaders de leurs marchés. Mais le cœur des recherches et innovations, notamment en matière d’intelligence artificielle (IA) se limite-t-il à ces deux puissances ? Pas si sûr. La France, le Canada et l’Allemagne, n’ont pas dit leur dernier mot. Mais comment comptent-ils tirer leur épingle du jeu face aux deux mastodontes ?

L’IA, un objectif national et quinquennal

Fin mars 2018 à Toulouse, le président Emmanuel Macron allouait 1,5 milliards d’euros au développement de l’IA en France, dont 400 millions d’euros dédiés aux appels d’offres sur tout le quinquennat. La somme mobilisée provient du déploiement de fonds publics existants et de la mise en place d’un nouveau fonds pour l’innovation à hauteur d’un milliard d’euros. Le président Macron a pris position suite au rapport sur l’IA de Cédric Villani, mathématicien et député La République En Marche (LREM), qui estime que « la France ne fait pas partie du Top 5 mondial dans l’IA. ».

Les ambitions gouvernementales nourrissent trois objectifs majeurs : l’approfondissement de la recherche, la protection des données et la réponse aux enjeux éthiques que pose l’évolution des IA. Pour résorber le problème de la fuite des cerveaux vers la Silicon Valley et retenir les chercheurs en France, un programme national en collaboration avec l’Institut National de Recherche en Informatique et Automatique (INRA) compte faire émerger un réseau d’instituts localisés dans 4 ou 5 villes de France afin d’attirer et doubler les capacités de formation en IA. Le point d’honneur est mis sur la création d’interfaces ouvertes par secteurs et le libre accès aux données publiques et privées. La stratégie vise à faire de la France le symbole d’une IA éthique. La recherche étant essentielle dans cette quête de responsabilité, 665 millions d’euros sont dédiés à ce volet. Trois centres interdisciplinaires verront le jour grâce aux 200 millions d’euros qui leur sont consacrés. Les villes de Toulouse, Grenoble, Paris et Nice sont candidates et verront leur sort fixé en 2019. Ceci permettra de doubler le nombre de doctorants (aujourd’hui 250), d’investir 115 millions d’euros dans les “super ordinateurs” et 100 millions d’euros pour les “Grands défis du programme de recherche” que sont l’émergence d’une IA éthique et performante. Enfin, 115 millions d’euros seront alloués à la coopération avec les autres pays participants à la construction de cette nouvelle forme d’IA tels que l’Allemagne. Frédéric Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, ainsi que Mounir Mahjoubi ont présenté fin novembre un plan pour faire de la France un des premiers pays à défier les standards de l’IA.

Crédit photo : humanoides

Stratégie de rupture pour se différencier

Le modèle californien de l’innovation se base sur le profit, le modèle nippon, sur le contrôle et la régulation. Les investissements des deux puissances dans les technologies ne sont pas égalables pour les pays européens, d’où l’idée de se différencier via une nouvelle approche de l’IA. Le gouvernement français ambitionne de faire de l’Hexagone le leader européen de la recherche en IA, mais aussi d’ériger l’Europe au premier rang mondial grâce à des partenariats entre puissances européennes dans le cadre de programme “Horizon Europe” porté par la Commission Européenne couvrant la période de 2021 à 2027. L’objectif est de créer un modèle européen basé sur la régulation, les valeurs éthiques, tout en étant performant. L’éthique sera un facteur de compétitivité.

L’Hexagone est en bonne posture concernant la recherche, notamment grâce à sa base de données de santé centralisée et à Galileo, le système européen de la géolocalisation. Samsung et Deep Mind (de Google) le confirment en installant leurs centres de recherche en IA à Paris. Si les ambitions gouvernementales sont portées au rang national et européen, elles s’étendent aussi à l’ensemble du monde. Conscient que l’Europe ne pourra pas s’interposer entre les deux puissances que sont les Etats-Unis et la Chine, la stratégie de collaboration est privilégiée. Si cela ne permet pas de remporter la grosse part du gâteau, c’est une occasion d’éviter d’être exclu de la table des négociations politiques et commerciales autour de l’IA.

Un groupement international pour une IA éthique

L’idée d’unir des puissances internationales pour construire une IA responsable a donné lieu à la création du G2IA le 6 décembre dernier. Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, et le secrétaire d’Etat français en charge du numérique, Mounir Mahjoubi veulent créer un GIEC de l’IA. L’objectif est d’imiter la position du GIEC concernant le climat et de l’adapter aux questions de l’IA pour, in fine, ériger une IA éthique et responsable au rang mondial grâce à la mobilisation d’experts internationaux indépendants. En comprenant mieux les enjeux liés à l’IA, de meilleures pratiques pourront être adoptées. Le premier rendez-vous se tiendra en 2019 lors du prochain G7 en France. Une conférence scientifique sur l’IA sera présentée afin d’aboutir à une collaboration face aux enjeux de ces technologies. Si le GIEC dénombre 195 pays membres, le G2IA entend intégrer plus de pays à moyen terme. L’annonce en mars dernier par le Président Emmanuel Macron de « mettre en place un groupe de très haut niveau indépendant pour réfléchir aux enjeux éthiques de protection de la vie privée et du bien commun » se dessine. Ce groupement permettrait d’organiser le débat, de donner un cadre aux évolutions technologiques et scientifiques, tout en sensibilisant les pays aux enjeux démocratiques qu’elles soulèvent. C’est également un moyen de faciliter la collaboration sur la scène internationale entre la communauté scientifique, l’industrie, la société civile, les ONG et les gouvernements. Le G2IA serait le socle de la défense et de l’adoption au rang mondial d’une IA axée sur le respect des droits de la personne, l’inclusion, la diversité, l’innovation et la croissance économique. Un des premiers candidats en lice serait le Japon.

Crédit photo : BFMTV

L’éminent scientifique Stephen Hawking déclarait en 2014 que « l’IA sera soit la meilleure chose, soit la pire jamais arrivée à l’humanité ». Si les ambitions éthiques de la France, de l’Europe et du G2IA sont manières de se faire une place sur le marché face à la Chine et aux Etats-Unis, elles pourraient favoriser la réglementation d’un marché mouvant. La démarche économique irait de pair avec la responsabilité et la durabilité, deux notions défendues par les stratégies de développement durable. En route vers une IA numérico-responsable ?

Juliette Bernier

Crédit photo de couverture : chatbot generation