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Retour d’expérience : Les low-tech de Philippe Bihouix, une solution pour un IT plus durable ?

De nos jours, un smartphone comporte environ huit terres rares différentes avec chacune sa fonctionnalité. Cependant, l’extraction de ces ressources n’est pas sans impacts environnementaux et sociaux. Pour répondre à ces problématiques, Philippe Bihouix, auteur du livre « L’âge des lowtech, Vers une civilisation techniquement soutenable » (Seuil, 2014), propose différentes solutions pour orienter ce développement vers plus de durabilité. Que signifie le terme « low-tech » ? Comment s’appliquent-elles à notre société ? Pour l’EcoGuide IT, il a accepté de répondre à différentes questions sur le concept des « low-tech ».

  1. Qu’est-ce que les « low-tech » ?

Il n’y a pas de définition précise. Les « low-tech » sont avant tout un pied de nez à l’« high-tech ». Une démarche qui part du constat selon lequel une grande part des équipements high-tech (les nanotechnologies, l’IT, certaines énergies renouvelables, etc.), ont tendance à nécessiter des ressources rares, souvent de manière accélérée, en raison du développement effréné de leur usage, et à nous éloigner, du fait de la complexité des produits, de la possibilité d’un recyclage efficace et d’une économie plus circulaire.

Source : Zepf V, Reller A, Rennie C, Ashfield M & Simmons J, BP (2014): Materials critical to the energy industry.)
Source : Zepf V, Reller A, Rennie C, Ashfield M & Simmons J, BP (2014): Materials critical to the energy industry.

Les low-tech ne sont pas une manière technophobe de voir le développement de la société. Il s’agit d’imaginer des solutions, technologiques et, plus largement, sociales, organisationnelles, culturelles, etc. prenant en compte les problématiques des ressources. Pour ce faire, trois questions sont à se poser :

Pourquoi ? Le premier levier des low-tech, le plus puissant, est la sobriété. Il s’agit ici de se demander ce que l’on produit et les raisons de cette production. Concernant les smartphones, par exemple, est-il bien nécessaire qu’ils soient équipés en série d’un gyroscope, d’un accéléromètre ou d’une station météorologique complète (baromètre, thermomètre, hygromètre…) nécessitant des ressources spécifiques ? On nous promet l’arrivée massive d’objets « intelligents », mais a-t-on vraiment besoin du « bikini connecté » ou du distributeur de croquettes pour chat avec balance électronique et dispositif de reconnaissance faciale ?

Quoi ? On parle ici de l’éco-conception du produit. C’est une démarche intéressante, surtout si l’on sait mettre en cause une partie des fonctionnalités, mais qui a aussi ses limites. Parfois, cela peut aussi tourner à la farce, comme dans le cas du chargeur universel : beaucoup d’efforts pour un résultat qui n’est pas à la hauteur des enjeux (l’essentiel des ressources est dans le téléphone, pas dans le chargeur).

Comment ? Le remplacement du travail humain, au profit de celui des machines est consommateur d’énergie et de matières premières. L’augmentation de la productivité (par la mécanisation, puis l’automation, l’informatisation et maintenant l’intelligence artificielle) implique de consommer davantage de ressources. Celles-ci deviennent plus rares, ou plus coûteuses écologiquement, tandis que le travail humain est devenu (trop) abondant. Il faut réfléchir à la manière d’arbitrer différemment entre ressources et travail (fiscalement par exemple), au lieu de « machiniser » à tout-va.

  1. Pour vous, quelles seraient les caractéristiques d’un équipement IT low-tech ? Avez-vous un exemple existant de produit de ce type ?

Il est possible d’agir sur les aspects hardwares et softwares des nouvelles technologies sans forcément arracher immédiatement leurs smartphones aux gens.

Nous vivons actuellement dans une société de l’immédiateté. Le temps réel, la recherche de performance sur les temps de réponse, l’intolérance à la panne pour les sites commerciaux, etc. impliquent des contraintes énormes sur la conception des réseaux, des centres de données, des besoins de redondance des équipements… La mobilité, qui veut que l’on accède à tout, partout, est également très consommatrice d’énergie. Dans de nombreux cas, il faudrait préférer le câble au réseau Wifi et a fortiori 3G ou 4G, aux infrastructures extrêmement énergivores.

Sur un autre point, au-delà de l’obsolescence marketing, ce sont les éléments « logiciels » qu’il faut revoir de près. Aujourd’hui, difficile de concevoir des équipements techniquement durables s’ils ne peuvent plus suivre les rythmes de mises à jour au bout de quelques années.

Le Fairphone est un exemple d’appareil qui a su intégrer des enjeux durables, tels que la modularité, la réparabilité ou encore l’exemption de minerais de conflits. Ce smartphone représente un mieux par rapport au reste du secteur. Cependant, il reste un équipement complexe faisant appel à des fonctionnalités consommatrices de ressources rares, comme par exemple l’indium et l’étain présents dans l’écran tactile, qui permettent d’associer conductivité électrique et transparence.

  1. À quelles problématiques actuelles répondent-elles ? En particulier sur le high-tech ?

Dans le cas des nouvelles technologies, on assiste à une complexification des équipements avec l’insertion de ressources rares en quantités infimes dans des appareils dont la taille ne cesse d’ailleurs de réduire. Cette utilisation de matières premières en usage dispersif empêche leur recyclage, soit pour des raisons technologiques, soit en raison d’un manque de viabilité économique. Quand on traite les déchets électroniques en les passant à la broyeuse puis en pyro ou hydrométallurgie, on ne récupère que très imparfaitement les ressources métalliques contenues. Le taux de recyclage de nombreux métaux des high-tech (indium, gallium, germanium, terres rares, tantale, tellure) est même de moins de 1%, car utilisés en quantités infimes dans les équipements.

  1. Pour vous, le concept est-il applicable en entreprise ? Quel process devrait-elle suivre ?

Les low-tech ne sont pas forcément incompatibles avec le fonctionnement des entreprises. La réparabilité, le travail humain ou encore l’ancrage territorial, sont des solutions largement accessibles et déjà existantes. Souvent à petite échelle, les repair cafés, les recycleries-ressourceries, les boutiques en circuits-courts ou celles vendant en vrac sont d’ailleurs autant d’exemples de faisabilité pour les low-tech.

Crédit photo : Humanité et Biodiversité Vue aérienne le ferme du Bec-Hellouin, exploitation agricole utilisant lla permaculture, elle-même en adéquation avec des principes low-tech.
Crédit photo : Humanité et Biodiversité
Vue aérienne le ferme du Bec-Hellouin, exploitation agricole utilisant la permaculture, elle-même en adéquation avec des principes low-tech.

Il ne fait aucun doute que beaucoup de choses peuvent émerger des low-tech, bien que la puissance publique ne soit pas toujours un appui en la matière. À l’inverse, certains secteurs comme celui de l’agriculture ou du bâtiment montrent un engouement significatif pour les réflexions autour des low-tech. Les exemples d’exploitations et les expérimentations en maraîchage biologique « intensif », en agroforesterie ou encore en permaculture, montrent que des acteurs économiques prennent des risques tout en parvenant à rencontrer le succès.

  1. Vous avez co-écrit, avec Karine Mauvilly, sur le « désastre » du numérique dans l’éducation, pouvez-vous nous dire quelques mots à ce sujet ?

Ce mot provocateur a volontairement été choisi car nous assistons à un consensus quasi-général scandaleux sur les supposés bienfaits du numérique, sur des bases purement idéologiques. Pour « s’inscrire dans la modernité », il faudrait installer des tablettes et des écrans interactifs dans toutes les salles de classe, alors qu’il n’y a pas d’étude démontrant l’efficacité pédagogique du numérique (ce serait même plutôt le contraire dans certains cas). Mais le Plan Numérique pour l’éducation mis en place par l’Éducation Nationale fait une confusion entre éduquer « au numérique » – ce qui est légitime et nécessaire – et éduquer « par le numérique », c’est à dire utiliser à tout prix les outils numériques comme vecteur éducatif, bousculer l’approche pédagogique dans toutes les matières, ce qui est plus discutable.

Crédit photo : Seuil
Crédit photo : Seuil

En outre, nous pointons dans le livre les risques importants, comme l’impact sanitaire d’une utilisation prolongée d’écrans, ou les possibles effets sur le développement cognitif voire moral. Quelle sorte de citoyens formera-t-on, si tout l’enseignement devient ludique (à base de « serious games ») ou si l’on supprime toute notion d’effort en apprentissage (puisqu’on trouve « tout » sur internet, de toute manière…) ?

Le retour à la bougie n’est pas pour aujourd’hui ! Sans prétendre repartir de zéro, mais en admettant certains efforts, Philippe Bihouix propose de revoir notre copie afin de garantir un développement véritablement durable de nos équipements high-tech. Des thèmes relatifs à l’obsolescence logicielle, la réparabilité ou encore l’éco-conception, s’illustrent et semblent être une voie de conciliation entre l’utilisation d’appareils high-tech et le ménagement des ressources rares.

Aymeric De Wispelaere

Crédit photo : EcoGuide et Seuil